Professeur d’Histoire, Jean-Charles Daumy revient sur l’esprit résolument pionnier et moderne du duc de Liancourt, co-fondateur de la Caisse d’Epargne dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et de l’éducation.
Quel a été le premier champ d’innovation du duc de Liancourt ?
Ses premières innovations sont purement agricoles. Sous l’Ancien Régime, l’agriculture est le premier secteur économique qui fait vivre 80% de la population française. Marqué par la misère sociale des paysans, le duc de Liancourt souhaite développer et moderniser l’agriculture. Il s’inspire des idées des grands agronomes du XVIIIe, dont Arthur Young rencontré lors d’un voyage en Angleterre, et Henri-Louis Duhamel du Monceau. Tous deux portent une attaque contre la jachère considérant que cet assolement maintient la terre improductive, un effet intolérable pour eux. C’est dans sa ferme modèle, la Ferme de la Montagne sur ses terres dans l’Oise, que le duc se livre à des expérimentations et à des innovations qui seront à la source de révolutions agricoles.
Quelles sont ces innovations agricoles ?
Pour rendre la terre productive, le duc de Liancourt va d’abord y faire paître des troupeaux pour la fumer naturellement et nourrir les animaux. Puis, dans la seconde moitié du XVIIIè, il transforme la jachère en prairie artificielle en testant plusieurs plantes. Il choisit d’abord la luzerne qui régénère la terre tout en produisant de l’alimentation animale avant d’opter pour des plantes destinées à l’alimentation humaine. C’est ainsi qu’il introduit le navet de Bourgogne, qui supplante le navet anglais, puis l’avoine, les pois… Sa seconde innovation agricole concerne l’élevage, confronté en France à un appauvrissement du génotype bovin en raison de la consanguinité. Pour renouveler son cheptel, il importe des bovins d’Angleterre et de Suisse ; les petits veaux seront proposés à d’autres éleveurs.
Le duc de Liancourt a créé deux manufactures. A quelles fins ?
Force est de constater que l’agriculture moderne ne suffit pas à faire reculer la misère. Il convient de développer un autre secteur économique pour les hommes inaptes au travail de la terre mais aussi pour les femmes et les enfants. C’est au contact d’Adam Smith, de Turgot et de Condorcet que le duc de Liancourt rencontre chez sa tante, la duchesse d’Enville, qu’il élabore son projet. Il s’agit d’abord d’une industrie domestique qui occupe les femmes à filer le coton dans leur foyer le temps de construire dans les années 1780 deux manufactures sur son domaine, une filature de coton et une fabrique de cardes. Ce premier tissu industriel, dont l’envergure importante sera amoindrie à la révolution, sera poursuivie jusqu’au XX è siècle.
Que manquait-il encore pour enrayer la misère sociale ?
Le duc de Liancourt, comme son cousin le duc de la Rochefoucauld et la duchesse d’Enville, ont été les promoteurs d’une économie patriotique, au sens du XVIII è. Dans cette vision, le développement économique et le développement social sont indissociables. C’est pourquoi au moment où La Chalotais publie, en 1862, son plan d’éducation nationale, le duc voit dans l’éducation professionnelle un remède à la pauvreté en rendent les gens employables. Militaire de carrière, frappé par la misère de ses soldats, il crée sur son domaine en 1880, l’école des enfants de l’armée afin de leur donner une instruction professionnalisante, considérée comme l’ancêtre de l’école des Arts et des Métiers. Enfin, le dernier volet de son programme de développement social, est la co-création de la Caisse d’Epargne, en 1808, sous-tendue par un esprit d’éducation des ouvriers à la prévoyance et à la protection des aléas de la vie.





